Marcial Francisco Losada est un psychologue chilien, ancien directeur du Centre de recherche avancée (CFAR) à l’université Ann Arbor au Michigan (États-Unis). Avec la psychologue Barbara Fredrickson, il a développé l’idée qu’il existe un rapport idéal entre les phrases positives et les phrases négatives échangées entre deux personnes pour que la relation entre ces deux personnes se passent bien.
Le « ratio Losada » a été plébiscité par de nombreux psychologues et par le grand public, en particulier dans le cadre de la pensée positive. Il a été remis en question par certains chercheurs.

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Au départ, ce concept a été développé dans le cadre du travail en entreprise.
Barbara Fredrickson et Martial Losada ont étudié, dans soixante sociétés, les propos tenus pendant les réunions, en les codant en positifs et négatifs. Ensuite, les chercheurs ont calculé le rapport entre les propos positifs et les propos négatifs, en les reliant à la performance. Ils ont constaté les résultats suivants  :

  • Les équipes très performantes ont un ration de 6 interactions positives pour 1 seule interaction négative (ration 6/1) ;
  • Les équipes à performance médiocre ont un ratio de 2 interactions positives pour 1 négative (ration 2/1) ;
  • Les équipes sous-performantes ont un ration de 1 interaction positive pour 3 interactions négatives (ration 1/3). Conclusion des chercheurs  : les équipes qui ont des échanges majoritairement positifs ont de meilleures performances.

Cela apparaît comme du bon sens, mais Barbara Fredrickson et Martial Losada ont voulu aller plus loin, en recherchant le seuil critique en dessous duquel il ne faut pas descendre. Ils définissent le seuil critique de la performance en entreprise à 2,9 paroles positives pour 1 parole négative. Ils considèrent également que les ratios compris entre 2,9 et 11,6 constituent la zone dans laquelle les équipes affichent les meilleures performances. Par contre, un ratio trop positif (13 paroles positives ou plus contre 1 parole négative) garantit une parfaite inefficacité.
Intuitivement, on imagine bien qu’un bon équilibre entre paroles positives et paroles négatives permettent d’établir des relations plus harmonieuses et plus constructives entre les membres d’une équipe.

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Le ratio de Losada a également été utilisé pour mesurer le taux idéal des paroles positives et négatives échangées dans les couples. Ainsi, le psychologue américain John Gottman, auteur de The Seven Principles for Making Marriage Work, a enregistré et codé les conversations de plusieurs couples. Il a découvert que  :

  • un ratio de 1/5 (c’est-à-dire 1 parole positive pour 5 critiques adressées au conjoint) dirige les conjoints directement vers la case «  divorce  » ;
  • un ratio de 2,9/1 signale une situation sensible qu’il faut traiter avant qu’elle ne dégénère ;
  • un ratio de 5/1 est le signe d’un couple harmonieux, solide et respectueux. Il est intéressant de constater que si un ratio de 3/1 constitue le seuil de bien-être d’un salarié en entreprise, il n’est pas suffisant dans le cadre d’un couple. Il faut en effet arriver au ratio de 5/1 pour en assurer la solidité.

Du côté des enfants, là, la situation est – statistiquement – catastrophique. Le psychologue Shad Helmstette, auteur de nombreux livres, a pris le temps de compter combien de fois (approximativement…) un enfant élevé dans une famille ordinaire s’était fait dire « non  » ou « ne fais pas ceci ou cela  » avant ses 18 ans : 148 000 fois !
Dans une étude sur 50 adolescents anglais, intitulée School Matters, les chercheurs se sont intéressés à l’école et à la famille. Ils ont noté que :

  • les enseignants consacrent moins de 1% de leur temps à féliciter leurs élèves,
  • chaque enfant entend à l’école en moyenne 15 000 déclarations négatives chaque année,
  • dans sa famille, un enfant entend en moyenne 16 déclarations négatives ou injonctives (« Fais ceci ! », « Ne fais pas cela ! », « Dépêche-toi ! ») pour 1 positive. On bat ainsi les records négatifs du ratio de Losada : 1/16

Il serait intéressant de comparer dans différents pays ce comportement envers les enfants. On peut facilement supputer que la France serait dans le peloton de tête.
Nul doute que ces messages répétés, où le positif est en très grande partie occulté par le négatif, finisse par influencer la manière de se voir des enfants, et qu’ils aient bien du mal à s’accepter, à s’aimer, à développer sereinement leurs compétences et leurs talents.

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Le ratio de Losada a cependant été critiqué, en particulier dans sa formulation mathématique. En 2013, le psychologue Nick Brown, le physicien Alan Sokal et le psychologue Harris Friedman ont fait une analyse poussée de l’article de Fredrickson et Losada présentant ce ratio. Ils ont relevé de « nombreuses erreurs conceptuelles et mathématiques fondamentales ». En réponse, Barbara Fredrickson a soutenu qu’il y avait de nombreuses preuves empiriques de la réalité de ce ratio, ce qu’ont contesté Brown et ses collègues.

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Même si l’on peut contester l’aspect mathématique du ratio de Losada – il est bien difficile de modéliser des relations humaines en les transformant en pures mathématiques – il semble de bon sens qu’une attitude plus positive que critique dans les relations humaines engendre de meilleurs résultats qu’une attitude essentiellement critique. Ce bon sens n’est pas forcément partagé, et nous savons tous comment de nombreuses personnes – en particulier en France – mettent un point d’honneur à être dans une critique permanente envers leurs collègues, leur conjoint ou leurs enfants, comme si cela était une preuve d’intelligence.

Bruno Hourst

Références
Positive Affect and the Complex Dynamics of Human Flourishing