Notre époque a vu se développer d’une manière exponentielle la vidéosurveillance. Rares sont les villes, villages, lieux publics qui n’ont pas leur batterie de caméras.
Un petit exemple :
Le directeur général de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), Martin Hirsch, a monté un plan triennal de 30 millions d’euros pour lutter contre l’insécurité dans les hôpitaux. Une des principales mesures annoncée est le renforcement de la vidéosurveillance, avec « 40% de caméras supplémentaires d’ici à trois ans (…). Plus de 1 500 au total, installées d’ici à trois ans, là où les équipes estiment en avoir besoin ».

Certains approuvent cette vidéosurveillance en tout temps et en tous lieux, au nom de la sécurité publique, de la sécurité des personnes, de la nécessité d’avoir des éléments d’information. D’autres s’élèvent énergiquement contre la prise de pouvoir de Big Brother et la « big-brotherisation » de notre société.
On peut tout de même rappeler qu’en 2011, la Cour des comptes s’agaçait de l’absence d’évaluation de l’efficacité de la vidéosurveillance et soulignait « les différentes études conduites à l’étranger, notamment au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie, ne démontrent pas globalement l’efficacité de la vidéosurveillance de la voie publique »…

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Il est intéressant, sur ce sujet de la vidéosurveillance, de se rappeler la question que
posait le poète romain Juvénal il y a près de 2000 ans, dans l’une de ses Satires : Quis custodiet ipsos custodes ? que l’on pourrait traduire par « Mais qui donc garde les gardiens ? ».
C’est une question que l’on peut décliner à l’infini : Qui surveille les surveillants ? Qui juge les juges ? Qui contrôle les contrôleurs ? Qui vérifie les vérificateurs ? Qui fait régner l’ordre dans la police ? Qui vérifie la planification des planificateurs ?
Et l’on peut pousser la question un cran plus loin : Qui contrôle les contrôleurs des contrôleurs ? Qui surveille les surveillants des surveillants ?... En toute logique, comme le remarque Alan Watts dans son livre La philosophie du Tao, une telle démarche n’a d’autre issue que le cauchemar de l’état totalitaire décrit par Georges Orwell dans 1984  : l’espionnage de l’homme par l’homme. Et dans ce cas, mieux vaut être du côté du pouvoir – qui surveille et qui contrôle – que du côté de celui qui est surveillé et contrôlé.

Le philosophe Maurice Bellet, lui, poussait la question plus loin en se demandant : Qui est le maître du maître ? Qui est au-dessus de celui qui est tout en haut ?
Rechercher une réponse à cette question est intéressant : du temps du roi, le maître du maître – c’est-à-dire l’autorité supérieure ou la valeur supérieure à laquelle il se référait –, c’était Dieu. Pour De Gaulle, cela pouvait être « la grandeur de la France ». Je vous laisse rechercher qui ou quoi, à votre avis, était ou est le « maître du maître » des personnes connues ayant atteint la magistrature suprême, en France ou ailleurs.

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Mais revenons à la vidéosurveillance : qui sont les personnes qui regardent les vidéos prises par les caméras, et qui les supervise, pour éviter les dérives toujours possibles dans l’utilisation de ces informations ? Les bonnes âmes avisées diront que la loi est claire : seule une autorité de police, sur commission rogatoire, peut avoir accès à ces vidéos. La réalité est souvent plus prosaïque : le maire d’une commune, ou ses adjoints, n’ont en général aucune difficulté pour regarder les vidéos de surveillance de leur commune. Et qui est leur « maître », leur gardien, leur surveillant, les valeurs qui les guident ?

La question de Juvénal a évidemment inspiré pas mal d’artistes, que cela soit le comics de science-fiction Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons (prix Hugo1988), le roman de Dan Brown Forteresse Digitale, où la locution fait référence à la capacité de la NSA à espionner le monde entier sans qu’aucun contrôle de ses activités ne soit effectué.
La série télévisée Person of Interest (dont l’une des phrases du générique est « You’re being watched  » - vous êtes surveillé) utilise également cette locution et ce concept.

En tous cas, non seulement il devient difficile de ne pas être vidéosurveillé, mais de plus nous n’avons aucune idée de qui est derrière les écrans de vidéosurveillance qui nous surveillent – ces personnes ne sont pas élues ou choisies pour leur grande sagesse, mais désignées et contrôlées par qui ? De plus, comme il faudrait des milliers de personnes pour visionner les milliers de caméras en service, ce sont maintenant des logiciels informatiques qui font le travail. Mais qui surveille les logiciels informatiques ? Qui informe les informaticiens – et qui les contrôle ? Qui est leur maître ? Et pouvons-nous accepter ce maître ? Bref, la question de Juvénal peut nous mener loin.
Revenons pour finir à une autre locution de Juvénal, plus connue et toujours d’une grande actualité : Panem et circenses , Du pain et des jeux – mais des jeux maintenant sous haute vidéosurveillance.

Bruno Hourst

Références
Juvénal