Daniel T. Willingham, psychologue cognitiviste américain, chercheur en neurosciences spécialisé dans les apprentissages, a écrit un livre intitulé Raising Kids Who Read : What Parents and Teachers Can Do (que l’on pourrait traduire par : Élever des enfants lecteurs : ce que les parents et les enseignants peuvent faire).
Dans son livre, adressé autant aux parents qu’aux enseignants, il donne de précieux conseils pour préparer des enfants de 0-6 ans à devenir de futurs grands lecteurs. Voici quelques-uns de ces conseils.

Il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour commencer. Son conseil : commencez maintenant. Si votre enfant vient de naître, c’est parfait. Si votre enfant est pré-ado il n’est pas trop tard, le plus tôt étant quand même le mieux. Et vous pouvez même commencer avant la naissance de bébé, en lui lisant des histoires : reportez-vous au billet qui s’intéresse à l’action de la musique sur le fœtus avant la naissance.

Faites comprendre à votre enfant que la lecture, c’est un plaisir. Si l’enfant voit ses parents lire souvent, il aura naturellement envie de les imiter – de la même manière que s’il voit ses parents faire de la musique, il voudra faire de la musique. La volonté d’imitation est inscrite dans les gènes de l’être humain. « Les enfants perçoivent très tôt les spécificités de leur famille et les valeurs qu’elle porte. Si un enfant voit ses parents lire, il sera plus enclin à lire. Difficile de dire à un enfant « va lire » quand on est soi-même en train de regarder la télévision ou de checker son instagram ». Et l’auteur s’adresse particulièrement aux parents : « Il ne faut pas attendre cette transmission du plaisir de lire de l’école. C’est à vous de faire le job. »

Créez un environnement familial propice à la lecture. L’auteur évoque des habitudes familiales qui créent un environnement propice : dédier 15 minutes par jour à un temps de lecture en famille, chaque membre ayant son livre ; garder un dictionnaire à portée de main dans le salon ou la cuisine pour avoir le réflexe de s’y référer quand on ne connaît pas un mot ; imposer d’offrir au moins un livre aux anniversaires ; se rendre une fois par semaine à la bibliothèque et laisser les enfants rapporter plusieurs livres ; laisser traîner des livres un peu partout dans la maison, et même dans la voiture.

Faites la chasse aux écrans. Rappelez-vous que tous les chercheurs sont d’accord sur un point : zéro écran avant 3 ans. L’auteur donne d’autres conseils : ne pas mettre de lecteur de DVD dans la voiture (sauf pour les très longs trajets) ; pas de TV ou d’ordinateur dans la chambre des enfants ; s’ils sont invités à aller jouer chez un ami ou à passer la nuit chez les grands-parents, ne pas hésiter à leur dire que vous essayez de limiter l’usage des écrans.

Enrichissez son vocabulaire. Pour que les enfants puissent devenir de bons lecteurs, il leur faut un vocabulaire suffisamment étayé. Les enfants apprennent des mots avant de savoir parler, n’attendez pas pour enrichir leur vocabulaire. La richesse du vocabulaire acquis dépendra essentiellement des parents : reportez-vous au billet intitulé : Parents, parlez correctement à votre bébé. Une fois en contact avec la lecture, si trop de mots sont inconnus, la lecture deviendra difficile pour l’enfant. Les études ont montré que pour une lecture confortable, le lecteur doit maîtriser 98% des mots utilisés.

Aidez votre enfant à découvrir le monde. Les capacités en lecture reposent sur la connaissance du monde emmagasinée par les enfants depuis leur naissance. Cette culture générale de leur environnement s’acquiert pendant des mois, voire des années. Elle reste « dormante » jusqu’à ce qu’elle devienne d’un coup pertinente et fondamentale pour la compréhension des textes qu’ils vont lire. Car pour lire un texte facilement, il faut pouvoir interpréter des indices, lier des phrases entre elles, comprendre l’implicite du texte. Être un bon lecteur signifie donc avoir une bonne culture générale.
Et, plus précisément, pour enrichir la connaissance du monde de votre enfant, il faut répondre au maximum de ses questions. Entre trois et cinq ans, deux-tiers des questions posées par les enfants le sont dans le but d’obtenir des informations. Ils veulent apprendre des choses à propos du monde. Ne laissez pas passer ces occasions.

Familiarisez l’enfant avec la phonologie. Lire, c’est faire le lien entre un code écrit et des sons. Pour entrer dans la lecture, il s’agit de faire comprendre à l’enfant qu’il y a une correspondance entre ce qui est écrit et les sons. Et pour cela, bien entendu, il faut lire à haute voix des histoires écrites dans des livres, avec le livre entre les mains.
Pour faire comprendre à l’enfant la signification et l’utilité du code écrit, on peut aussi utiliser l’environnement quotidien : attirer son attention le matin sur les boîtes de céréales, sur les panneaux de signalisation pendant un trajet en voiture ; lui faire comprendre que l’on obtient des informations importantes en lisant ; lui montrer que les lettres ont chacune une forme particulière et ne sont pas rangées dans un ordre arbitraire. Mais la capacité à décoder ce qui est écrit ne fait pas forcément un bon lecteur.

L’importance capitale de la lecture du soir. Les recherches ont montré que des expériences positives avec des livres dans l’enfance sont associées avec le fait d’être plus tard un bon lecteur. D’où l’intérêt d’associer les moments de lecture avec de chaleureux câlins au moment du coucher. Commencez à lire des histoires à votre enfant dès l’âge de trois mois – c’est d’ailleurs une recommandation de l’Association américaine de pédiatrie. Même les livres pour les tout-petits contiennent un vocabulaire plus riche que celui utilisé par des adultes éduqués dans une conversation ordinaire.
L’auteur estime que le rituel de la lecture du soir doit rester un moment privilégié, sans but véritable à part passer un bon moment avec son enfant. Si le parent souhaite apprendre à l’enfant du vocabulaire, alors il faut choisir un imagier avec un objet par page, et lire le nom de l’objet en le pointant du doigt : dire « chat » et non « regarde, c’est un chat, comme celui de la voisine ». A proposer à l’enfant en dehors de la lecture du soir.

Faites – sans excès – de la « lecture dialogue  ». L’auteur évoque le « dialogic reading » ou « lecture dialogue » pour travailler spécifiquement sur le vocabulaire et la syntaxe. On incite l’enfant à dire quelque chose de l’image, on évalue la réponse, on transmet une information supplémentaire. On peut aussi lui demander de décrire ce qui se passe dans une image, quelle est la fin du livre, ce qui arrivé à un personnage, etc.
Mais il ne s’agit pas de transformer le plaisir de la lecture en leçon pré-scolaire. Daniel Willingham écrit : « ne vous prenez pas la tête avec ça, lisez votre histoire à voix haute, de temps en temps faites du « dialogic reading » et ce sera très bien ».
Il donne d’autres conseils pratiques (non évalués scientifiquement précise-t-il) : lire plus lentement que nécessaire, avec emphase et enthousiasme sans peur du ridicule, ne pas hésiter à simplifier une histoire trop complexe, laisser l’enfant tenir le livre s’il le souhaite.

En bref, tout cela semble des conseils de bon sens, et on pourrait en rajouter quelques autres.
Mais posez la question aux adultes autour de vous : vous serez surpris comme beaucoup de parents font ou ont fait tout le contraire : ils ne lisent pas eux-mêmes, ou peu ; ils regardent essentiellement la télévision ou des vidéos, et mettent une télévision dans la chambre de l’enfant ; ils ne vont jamais à la médiathèque ; ils ne lisent pas d’histoire le soir à leur enfant ; ils parlent un langage essentiellement injonctif (« Fais ceci, ne fais pas cela ») et pauvre en vocabulaire. Et l’école arrive en général trop tard pour redonner le goût de la lecture aux enfants.
Pourtant, pour des raisons difficiles à expliquer, certains enfants élevés sans livres deviennent de farouches lecteurs plus tard. A croire que les miracles peuvent exister, parfois.

Bruno Hourst

Références
Raising Kids Who Read : What Parents and Teachers Can Do
Elever des enfants qui lisent…ça commence à la naissance