On a tendance à séparer les douleurs physiques des douleurs émotionnelles. Il y a pourtant des liens entre ces deux types de douleur, que les recherches ont permis de mieux cerner.
Suivons Peg Streep, auteur de plusieurs livres sur des thèmes de psychologie. D’après elle, les chercheurs ont déterminé six liens entre la douleur physique et la douleur émotionnelle.

1. Nous sommes génétiquement câblés pour ressentir la douleur émotionnelle aussi bien que la douleur physique

Les êtres humains ne prospèrent pas en se débrouillant seuls comme le font les serpents. Tout comme la douleur physique nous signale que nous devons retirer notre main ou fuir quelque chose, la solitude ou l’angoisse induite par un abandon nous renforce dans la recherche et le maintien de liens sociaux.

2. La douleur émotionnelle et la douleur physique activent les mêmes parties du cerveau

Ethan Kross, de l’Université du Michigan (USA), a mené une expérimentation avec une quarantaine de participants qui avaient vécu une « rupture amoureuse non souhaitée », autrement dit : ils avaient été abandonnés par quelqu’un qu’ils aimaient. Pendant l’IRM, on a demandé aux participants de regarder un portrait de leur ex et de revivre aussi intensément que possible leur sentiment de rejet. Les participants ont également reçu des stimulations physiques créant de la douleur.
Les chercheurs ont remarqué que c’étaient les mêmes parties du cerveau qui étaient activées par la douleur du rappel du rejet émotionnel et par la douleur physique.

3. Les mots font mal comme des pierres

Dans une série d’études dirigées par Martin Teicher, du McLean Hospital de Cambridge (Grande-Bretagne), il a été montré que la violence verbale avait des conséquences à la fois physiques et émotionnelles : anxiété, dépression, colère, hostilité, irritabilité émotionnelle, usage de drogues, etc. Dans une étude, les chercheurs ont constaté que l’agressivité verbale des parents pouvait produire à long terme des effets plus importants que la violence physique.
Il a aussi été montré que subir de la violence verbale dans l’enfance, période pendant laquelle le cerveau est extrêmement vulnérable, modifie la structure du cerveau : cela provoque des changements notables dans la matière blanche. Que cette violence verbale soit dans le cadre familial ou à l’extérieur, ce sont des blessures invisibles, mais bien réelles.

4. Certains d’entre nous sont plus sensibles à la douleur - à la fois sociale et physique - que d’autres

Nous sommes tous sensibles à l’exclusion sociale, mais à des degrés divers. Certaines personnes ont ce qu’on appelle la « sensibilité au rejet » : attendre et anticiper anxieusement l’exclusion ou le rejet social, et y réagir très fortement.
La « sensibilité au rejet » est très liée à l’enfance : le fait d’avoir été rejeté ou exclu pendant l’enfance (dans sa famille et/ou en dehors) est inscrit profondément dans le cerveau.

Des études ont montré que les personnes qui souffrent quotidiennement de niveaux élevés de douleur physique éprouvent également de plus grandes craintes de rejet social. De même, ceux qui ont une sensibilité accrue à la douleur sociale signalent également avoir plus de symptômes physiques, y compris la douleur, que ceux qui ont des relations sociales satisfaisantes.

5. Qu’elle soit émotionnelle ou physique, la douleur fait plus mal quand elle est délibérément infligée

Cela semble à première vue une affirmation que nous connaissons bien, mais qui devient problématique à l’ère numérique : comment savoir si la personne vous rejette délibérément ? (« Je lui envoyé un mail il y a trois heures et il n’y a pas répondu ! ») ; comment interpréter des échanges sans communication non verbale (ton de la voix, expressions faciales, etc.) ?
Bien qu’il soit relativement simple de déterminer si un affront ou une blessure dans le monde réel est délibérée, cela est beaucoup plus compliqué dans le cyberespace.

Et cela a de l’importance, comme l’a démontré une expérimentation
Une expérimentation, menée par Kurt Gray et Daniel M. Wegner de l’Université d’Harvard (USA), a montré que la douleur infligée volontairement était perçue comme plus douloureuse, même si la quantité de douleur administrée était la même. Rajouter de la méchanceté à quelque chose de douloureux non seulement fait plus de mal, mais en plus rend la guérison plus difficile.

C’est un phénomène universel, et que nous avons tous plus ou moins vécu. Cela explique pourquoi la douleur émotionnelle qui nous est infligée délibérément par des gens qui sont censés nous aimer (parents, frères et sœurs, conjoints, amis) est si difficile à surmonter.

6. Les anti-douleurs physiques peuvent avoir de l’effet sur la douleur sociale

Si la douleur émotionnelle et la douleur physique ont beaucoup de points commun, nos attitudes à leur égard sont très différentes. On peut encourager quelqu’un à « surmonter » la douleur liée à une enfance difficile ou à la rupture douloureuse d’une relation, mais on a peu l’habitude d’encourager à « surmonter » la douleur après une opération ou une chimio. Mieux comprendre la science de la douleur peut nous aider à changer nos attitudes culturelles envers la douleur sociale et à mieux la traiter.

Concernant le traitement de la douleur sociale, différentes études ont été faites. Nathan De Wall, de l’Université du Kentucky, s’est demandé si un anti-douleur comme le paracetamol (ou tout autre médicament contenant de l’acétaminophène) pouvait réduire la douleur sociale. Étonnamment, ceux qui prenaient du paracetamol ont rapporté des sentiments de rejet ou d’exclusion significativement moindres au quotidien. D’autres études ont confirmé ce point, tout en montrant les dangers d’un excès de paracetamol, qui diminue le sentiment d’empathie et de sensibilité à la douleur des autres.

En résumé, les douleurs émotionnelles créent des blessures moins visibles mais tout aussi fortes que les douleurs physiques. Les deux formes de douleur sont intimement liées, et doivent être évitées autant les unes que les autres.

Bruno Hourst

Références
Hurtful Words : Association of Exposure to Peer Verbal Abuse With Elevated Psychiatric Symptom Scores and Corpus Callosum Abnormalities
Why Words Can Hurt at Least as Much as Sticks and Stones
Sticks and Stones—Hurtful Words Damage the Brain
The Sting of Intentional Pain