De nombreux enseignants essaient constamment de nouvelles stratégies pour conduire leur classe, stratégies qu’ils apprennent à partir de livres, de formations, de conférences ou de recherches sur Internet – de même que les ministres qui se succèdent et les responsables pédagogiques de l’Éducation Nationale recherchent d’autres manières de faire, autant pour améliorer le fonctionnement du système éducatif que pour se démarquer du précédent gouvernement.

Malheureusement, cette recherche constante de nouvelles stratégies éducatives peut devenir absurde. Il semble qu’il n’y ait pas de limite à la quantité de stratégies disponibles, et il est bien difficile de discerner lesquelles de ces stratégies sont efficaces et celles qui sont hasardeuses. Il en résulte un flot vertigineux et sans fin de nouveaux programmes imposés et rapidement avortés, de missions et de projets pour, au bout du compte, conduire à un épuisement professionnel chez de nombreux enseignants.
Et si on pouvait faire moins et obtenir plus ? En fait, c’est ce que les arts peuvent apporter.

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Certains considèrent que l’enseignement des arts plastiques et de la musique à l’école sont un luxe, au détriment de l’apprentissage de matières « nobles » comme les mathématiques, les sciences ou le français. D’autres – dont je suis, et je ne suis pas le seul – considèrent que les pratiques artistiques, et en particulier la musique, devraient être au cœur de tout projet pédagogique.
Qu’en pensent les chercheurs ?
D’une manière générale, ils considèrent que les arts soutiennent le développement neurobiologique du cerveau et permettent d’améliorer les performances sociales et scolaires des élèves.
Dans cette série de billets, nous allons explorer quelques études qui confirment cela.

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Nous pouvons grossièrement répartir les élèves en trois groupes :

  • les élèves qui se situent dans la moyenne et au-dessus ;
  • les élèves qui ont des problèmes spécifiques plus ou moins bien répertoriés, comme ceux avec un TDA/H grave, un traumatisme crânien, des troubles génétiques, des victimes d’alcoolisme fœtal, des troubles obsessionnels ou des autistes Asperger – parmi d’autres troubles que les enseignants doivent gérer au quotidien au mieux ou au moins mal ;
  • et enfin le groupe des élèves qui se comportent mal en classe, qui sont souvent étiquetés comme « élèves à problème » et qui manquent totalement de motivation pour suivre le cursus scolaire.

Intéressons-nous particulièrement aux deux derniers groupes, et explorons l’effet que la pratique des arts peut avoir sur ces deux populations d’élèves en difficulté à l’école. Voyons comment une approche « compatible cerveau », s’appuyant sur la pratique d’activités artistiques, peut modifier positivement le cerveau de ces élèves et les faire mieux réussir.

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D’abord, posons-nous une première question : Qu’est-ce qui entraîne réellement le succès scolaire ?
Les chercheurs nous expliquent que nous avons différents « systèmes d’exploitation » dans notre cerveau, certains servant dans nos relations sociales, d’autres déclenchant des réactions de survie, d’autres encore liés à une pratique sportive, etc. Et il y a un « système d’exploitation » qui permet de réussir à l’école.
Il est intéressant de savoir de quoi il est composé, pour pouvoir agir dessus et l’améliorer : avec l’idée que meilleur sera ce « système d’exploitation » scolaire, meilleure sera la réussite scolaire.

On peut mettre dans ce système d’exploitation de très nombreux paramètres, certains concernant directement le cerveau, d’autres concernant des compétences spécifiques dont les élèves ont besoin pour réussir à l’école. Mais on peut réduire cette liste à sept paramètres principaux :
1. L’effort. Avoir une motivation à long terme et savoir différer la gratification.
2. Les modalités d’entrée des informations, selon le modèle auditif, visuel et kinesthésique.
3. Les modalités de traitement de l’information, selon le modèle des intelligences multiples.
4. L’attention. La capacité à fixer son attention, à se concentrer et à rompre l’attention le moment venu.
5. La mémoire. Développer la mémoire à court terme et la mémoire de travail.
6. Des compétences de séquençage. Comprendre la succession des actions, connaître l’ordre d’un processus.
7. Un état d’esprit. « Je peux le faire ! », qui donne confiance et renforce l’estime de soi.

Une clé avant d’aller plus loin, qui est une découverte majeure des neurosciences récentes : nos cerveaux ont une plasticité significative, notre cerveau est malléable. C’est ce qu’ont montré en particulier Shawn Green et Daphne Bavelier de l’Université de Rochester (États-Unis) dans un article intitulé Exercising Your Brain : A Review of Human Brain Plasticity and Training-Induced Learning (« Faire travailler son cerveau : une revue d’études sur la plasticité du cerveau humain et de l’apprentissage induit par l’entraînement » - voir Référence n°2). Dans leurs conclusions, les chercheurs reprennent plusieurs des paramètres cités ci-dessus, comme pouvant grandement améliorer les apprentissages.

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Une question vient aussitôt à l’esprit. Certes, notre cerveau est malléable, mais est-ce qu’un cerveau sous-performant peut être modifié, et de quelle manière ? Autrement dit pour l’école : est-ce que le cerveau des élèves ayant un lourd trouble d’apprentissage ou celui des « élèves à problème » peut être modifié et, si oui, de quelle manière ?
Les chercheurs donnent une réponse positive à cette question : oui, tous les cerveaux peuvent profiter de cette malléabilité. Quelque soit l’élève et quelles que soient ses difficultés, rien n’est jamais perdu, aucun élève n’est condamné à rester au bord du chemin. En fait, nous savons maintenant que le cerveau change tous les jours.
En voici quelques exemples.

  • Nous pouvons augmenter la masse du cerveau – c’est ce qu’ont montré Bogdan Draganski de l’Université de Lausanne (Suisse) et Arne May, de l’Université de Hambourg (Allemagne) – voir référence n°3.
  • Nous pouvons stimuler la production de nouvelles cellules cérébrales – c’est ce qu’a montré la chercheuse américaine Ana Pereira, montrant une forte corrélation entre l’apprentissage, l’humeur et la mémoire – voir référence n°4.
  • Nous pouvons ajouter de la masse cérébrale grâce à un développement linguistique suffisant, en particulier la richesse en vocabulaire : c’est ce qu’a montré la chercheuse HweeLing Lee dans un article publié dans le Journal of Neurosciences – voir référence n°5,
  • La structure du cerveau peut se modifier en quelques semaines en réponse à certains stimuli mentaux et physiques ; des modifications macroscopiques du cerveau ont été observées lorsque l’on développe les capacités de réflexion : c’est ce qu’a montré le chercheur Brett Levy dans un article publié dans l’American Journal of Neuroradiology – voir référence n°6.

Le cerveau humain est très sensible aux apports environnementaux, et il peut se modifier très vite : dans certains cas, des changements, même permanents, peuvent survenir en quelques minutes. Mais ce sont généralement des changements négatifs induits par un traumatisme (émotionnel, psychologique ou physique). Ce n’est pas ce que nous recherchons ici. Pour obtenir des changements positifs durables, le cerveau doit acquérir des compétences en rapport avec les besoins du « système d’exploitation scolaire ». Et les arts sont une porte d’entrée majeure. C’est ce que nous verrons dans le prochain billet

Bruno Hourst

Références
How Arts Change the Brain
Référence n°2 : Exercising Your Brain : A Review of Human Brain Plasticity and Training-Induced Learning
Référence n°3 : Training-induced structural changes in the adult human brain
Référence n°4 : An in vivo correlate of exercise-induced neurogenesis in the adult dentate gyrus
Référence n°5 : Anatomical Traces of Vocabulary Acquisition in the Adolescent Brain
Référence n°6 : Inducing Brain Growth by Pure Thought : Can Learning and