Les neurosciences ont contribué à mettre fin à la croyance profondément enracinée selon laquelle les élèves ne sont guère plus que des vases vides attendant d’être remplis. Mais cette nouvelle façon de voir les choses a-t-elle transformé ou changé notre façon d’enseigner ? En plus d’utiliser des « stratégies compatibles cerveau », les enseignants ont-ils compris ce que veut dire Antonio Damasio lorsqu’il parle de l’être humain comme un organisme indissociable où le corps, les émotions et le cerveau interagissent continuellement entre eux – idée fondamentale au cœur de l’approche du mieux-apprendre  ?

Comment pouvons-nous réconcilier ce que l’on sait maintenant de la nature intégrée de l’apprentissage humain, avec un modèle scolaire top-down basé sur un programme, des normes et des tests ? Comment le système actuel d’enseignement, profondément imprégné d’une culture de conformité, peut-il s’engager dans quelque chose qui reflète la complexité et la puissance du cerveau et du corps humains ?

Pour mieux comprendre la logique et la difficulté liées à un tel changement culturel, intéressons-nous un instant à ce que le biologiste Richard Dawkins appelle un « mème ».

Un mème (de l’anglais meme, association des mots gène et mimesis, du grec « imitation ») est un élément culturel répliqué et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d’autres individus. C’est un élément d’une culture (prise ici au sens de civilisation) pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier, donc, par l’imitation.
Les mèmes ont été présentés par Dawkins comme des réplicateurs, comparables à ce titre aux gènes, mais responsables de l’évolution de certains comportements culturels. Mème et mémétique sont analogues à gène et génétique, appliqués aux éléments culturels et non aux individus biologiques.

Dans le concept de mème, on retrouve l’une des constantes relevées par ailleurs par les psychologues : nous avons toujours tendance à reproduire ce que nous avons vécu. Nous reproduisons notre manière d’éduquer nos enfants, notre manière d’apprendre, notre manière d’enseigner.

Le système éducatif traditionnel est un mème, un mode de pensée organisé et tenu pour acquis sur des questions telles que le contrôle du contenu par les enseignants, la fixation du temps pour atteindre des objectifs de compétences, la fragmentation du programme en matières isolées, l’organisation de la vie scolaire selon les niveaux d’âge, l’évaluation formelle basée sur le contenu, ou le contrôle de l’environnement dans les salles de classe qui éliminent le mouvement et la collaboration.

En ce sens, les réformes successives proposées par les ministres successifs font penser à un jeu de Taquin : on bouge des éléments, mais le jeu reste le même. C’est ce que Paul Watzlawick appelle un « changement 1 ». Par essence, un changement 1 a de grandes difficultés à engendrer un « changement 2 », qui serait d’arrêter de jouer au Taquin et de choisir un autre jeu.
Il en est de même en ce qui concerne le système éducatif traditionnel : nous avons tendance à le répéter, parce que c’est lui qui nous a formé – il est inscrit dans nos gènes culturels, dans notre « culture ».

Les gènes évoluent progressivement grâce à la sélection naturelle. Richard Dawkins considère qu’il en est de même pour les mèmes  : les variations de ces mèmes correspondraient aux mutations que l’on remarque en biologie. En ce sens, l’apprentissage « explicite » pourrait être considéré comme une adaptation du mème pédagogique classique, tandis que l’apprentissage « naturel » serait une mutation, un changement de mème.

Bruno Hourst

Références
Mème sur wikipedia
Illustration Jilème